Optimiser les codes et ouvrir les sciences : le défi d’Emmanuelle Saillard
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Mis à jour le 12/12/2025
En 4ᵉ, je voulais être professeure de mathématiques grâce à un professeur qui m’a beaucoup marquée. J’ai suivi une classe préparatoire car on me l’avait présentée comme « la voie royale », mais j’ai vite compris que préparer des concours d’ingénieurs ne me correspondait pas.
J’aimais la physique-chimie, un peu moins les maths, et j’ai envisagé plusieurs pistes, dont une carrière d’astrophysicienne ! Finalement, je me suis orientée vers un parcours maths-informatique. J’avais eu un premier déclic pour l’informatique en 3ᵉ, lors d’un concours où j’avais dû créer un petit site web : j’avais adoré.
En licence, j’ai découvert l’ampleur réelle de l’informatique : systèmes d’exploitation, programmation… Avec en prime un début compliqué (« je n’ai rien compris à mon premier cours de Java »). Mais j’ai persévéré. Par la suite, j’ai découvert la cryptographie : j’étais fascinée, je me voyais déjà en train d’hacker, je m’imaginais décoder des messages secrets… C’est pourquoi j’ai repéré et postulé au Master en informatique de l’université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines.
Je me projetais déjà, sans le savoir, vers la recherche.
Oui. J’ai rencontré un professeur passionné qui est devenu mon encadrant de thèse. J’ai découvert un environnement où l’on discute, où l’on brainstorme, où l’on met ensuite les idées à l’épreuve, collectivement. Un cadre de travail où les échanges sont particulièrement vivants et j’ai réellement adoré ce milieu !
J’ai donc choisi d’orienter mon parcours dans ce domaine et ma deuxième année de master était Master 2 (plutôt algorithmique, sans matière dédiée au HPC que je fais maintenant), mais mon stage, lui, m’a menée vers le HPC.
D’abord, la preuve que j’en étais capable. Partir seule un an, changer de langue, rencontrer d’autres façons de travailler… c’était très formateur. J’étais entre le Lawrence Berkeley National Laboratory et l’université de Berkeley. J’ai aussi côtoyé des « stars » du domaine comme James Demmel, ou encore Katherine Yelick, et c’était très inspirant.
Oui. Je voulais revenir en France. Mon compagnon était à Grenoble, j’ai donc candidaté à un post-doc à Inria. C’est mon ancien directeur de thèse qui m’a encouragée à postuler comme chargée de recherche. Je pensais ne pas avoir le niveau, mais il croyait en moi… j’ai tenté, et j’ai été recrutée du premier coup.
Aider les développeurs et développeuses à avoir des programmes corrects et efficaces.
Le HPC touche à énormément de domaines. J’ai travaillé sur des simulations d’arythmies cardiaques avec l’équipe Carmen. Mon équipe a collaboré avec Airbus sur de l’acoustique aéronautique, sur de la météo avec Eviden, et aussi avec le CEA. En réalité, le HPC est omniprésent : j’ai vraiment le sentiment d’être utile dans une grande variété de domaines.
La variété. Je n’ai quasiment jamais deux journées identiques. Et puis les échanges : conférences, collaborations, voyages… c’est extrêmement enrichissant.
Un projet lancé en 2020 : utiliser du machine learning pour détecter automatiquement des erreurs dans des programmes parallèles. C’était risqué, mais nous avons obtenu un financement en action exploratoire, une thèse est en cours, et nous avons soumis un premier papier.
Beaucoup de phénomènes sont difficiles, voire impossibles, à étudier en conditions réelles : trop dangereux, trop coûteux, ou à des échelles trop petites ou trop grandes (maladies, phénomènes astrophysiques, etc.). On utilise alors des programmes qui « rejouent » ces phénomènes à partir des équations physiques. Une fois les modèles écrits, j’interviens pour améliorer la performance et la fiabilité de ces programmes.
Le programme « Moi Informaticienne, Moi Mathématicienne » est un stage d’immersion lancé par l’université de Bordeaux en 2019, destiné à des collégiennes et lycéennes (3ᵉ et 2nde). Pendant une semaine, elles assistent à des conférences, participent à des ateliers, visitent le campus et le centre Inria, font des speed meetings avec des étudiantes et des professionnelles. On essaie au maximum de leur présenter des femmes qui font des sciences. J’y tiens beaucoup : il faut donner confiance aux filles. J’ai moi-même failli renoncer à postuler à Inria à cause d’une remarque décourageante… Si c’était lié au fait d’être une femme, c’est triste. Je veux qu’elles se sentent légitimes.
Pas directement. J’ai toujours été entourée de personnes respectueuses. En revanche, on ne peut pas ignorer la sous-représentation des femmes dans les sciences. En prépa, nous étions deux filles. On s’y habitue vite… mais ce n’est pas normal.
Beaucoup de jeunes filles se découragent. L’environnement familial joue beaucoup : J’ai eu la chance d’avoir des parents qui m’ont encouragée. Mon père, passionné de sciences m’a toujours dit : « Quand on veut, on peut ».
Pendant mes interventions, je remarque que les mentalités évoluent, mais certaines phrases restent marquantes, comme cette élève de CP persuadée que « les garçons sont plus intelligents que les filles ». Les mécanismes d’autocensure commencent très tôt.
Les restitutions de fin de semaine. Elles présentent ce qu’elles ont appris devant un amphi rempli. Leur assurance m’impressionne énormément.
J’ai été « enrôlée » pour la Fête de la science dès mon arrivée à Inria, et j’ai adoré. Expliquer oblige à simplifier, à prendre du recul. Et puis il faut aussi montrer au grand public ce que l’on fait avec de l’argent public et casser les clichés. Ma mère imagine encore un scientifique comme Doc de Retour vers le futur !
Lors de la Fête de la science, un enseignant m’a montré une courbe : on est revenus, en proportion de filles en sciences, aux niveaux d’il y a 50 ans. Le problème est à la source : mentalités, confiance en soi, influence des enseignants. Ma petite sœur s’était vu déconseiller la spécialité maths… elle l’a prise quand même et a eu 16 au bac.
« Quand on veut, on peut », une phrase de mon père. Elle m’a aidée à dépasser ma timidité : on se surprend à réussir des choses qu’on ne pensait pas possibles.
Mon petit garçon de dix mois, il me donne énormément d’énergie et de bonne humeur.
J’ai aussi des hobbies très importants pour moi. Je fais de la couture depuis un moment : je voulais diminuer le temps passé devant les écrans et faire quelque chose de manuel et utile (je suis petite : les pantalons sont toujours trop longs !).
J’ai commencé à apprendre les ourlets, puis je me suis mise au crochet, j’ai investi dans une surjeteuse et j’ai cousu des vêtements de plus en plus techniques. Ça vide la tête, et j’en suis fière.
La médiation m’aide : je ne la vis pas comme du travail. Mais soyons honnêtes : la recherche ne s’arrête jamais vraiment. Les idées surgissent parfois en marchant dans la rue… J’essaie de canaliser plutôt que couper complètement.